La règle du jeu. Pater (Alain Cavalier, 2011)
Le personnage du premier ministre dans le cadre d’une fiction écrite intégralement serait tout simplement improbable. Ou alors ce serait James Stewart dans un film de Capra -et encore, au début quand il est encore naïf.
Pour qui a vu Le plein de super du même Cavalier, ne peut douter de la fluidité de improvisation chez lui.
A la différence ici que Cavalier joue dans le film. Il en sait largement plus que les autres -en tant que personnage- et surtout il sait ce qu’il veut faire, avoir, obtenir -en tant que réalisateur. L’improvisation est presque stérile. Cavalier cherche des moments particuliers. Il est le seul à le savoir, à le mettre en place. Que ce soit avec Lindon ou le troisème larron, devenu le nouveau premier ministre où il aborde le sujet informatique pour nous faire une longue liste de ce qu’il n’a pas. Pour nous dire qu’il est libre.
Ce qui est fort intéressant mais le décalage entre les deux personnages, la disproportion de leur autonomie est telle qu’on a le sentiment d’avoir presque le monologue d’un homme. Effectivement ce film est autobiographique.
Pendant la séquence de la lettre, je repensais à la fin d’Husbands de Cassavettes où Gazzara, Falk et lui sont devant la porte de la maison de l’un d’eux. Gazzara et Falk attendent un regard, une attitude de Cassavettes pour jouer. Ils ne savent pas quoi faire, quoi dire. Un des deux va dire quelque chose. Il est aussitôt coupé par Cassavettes, incroyable cabot, qui impose alors une autre direction. Le silence, l’intrusion ne sont pas réaliste, ni naturelle. On ressent une gêne incroyable.
De fait le réalisateur semble imposer son autorité aux autres comédiens. Qu’un personnage -le président par ex- ait une autorité supérieure, qu’il ait des informations que les autres n’aient pas (lettre dans ce cas) est une chose. Les comédiens osent quoiqu’il arrive interagir. Mettre un réalisateur dans l’arène, et vous transformer votre comédien en rat de laboratoire soumis à ces fameux électrochocs sans savoir quand ils vont arriver.
Comédien si tu ne veux pas servir de faire valoir -même de qualité, entends moi bien. Fuis tout réalisateur qui te proposerait configuration similaire.
Du dispositif minimaliste
Il y a un moment fugace dans la discussion autour de la scène qui me perturbe énormément. Passe que je me sois trompé sur la portée politique du film. Cavalier fait bien le film qu’il veut. Passe bien évidemment que je ne sois pas conquis par les mauvaises improvisations des comédiens-personnage. Oui la partie film fiction est un prétexte au film documentaire. Après le mélange des deux est rare. Malheureusement trop visible pour moi.
Mais je suis très déçu, presque fâché, quand Cavalier lui même triche avec son postulat de départ, avec son cinéma.
Voici un film où des « comédiens » annoncent qu’ils vont jouer un rôle. Nous sommes dans une transparence moderne où l’on créer des situations en présentant sinon l’envers du décors, une réalité mélangée à une construction d’un récit. Je trouve que la fiction ne marche pas loin mais Cavalier pose ce procédé, cet univers des le départ. Chacun sait (comédiens et spectateurs) que tout est faux, que l’on fait semblant.
Alors évidemment quand Cavalier met en scène -pour de faux- le « saccage » de la voiture du premier ministre, on rit doucement sous cape. La mise en scène est ridicule. Exagérément ridicule pour faire croire que c’est du faux. Et qu’avec du faux faux on fait croire que l’on a in fine du vrai. D’aucuns me diront que je n’ai pas été sensible à ce pour de faux là. Peut être. Mais le détail de la scène de la lettre, j’y viens, a confirmé ce que j’ai ressenti en voyant le « saccage ». Cavalier dans une grosse partie du film n’assume pas le pour de faux.
La photo compromettante passe de mains en mains. On sait très bien qu’on ne verra rien. Que les comédiens -sauf Cavalier cf raisonnement de tout à l’heure- ne connaissent pas son contenu. L’effet de surprise devant être source d’une belle improvisation. On voit bien en transparence qu’il existe quelque chose. Ce quelque chose joue donc -pour les comédiens-mais bien sûr doit nous rester secrète.
Or, quand Cavalier-le président- la prend pour la regarder. Il est face à un problème. Son personnage est dans l’axe de la caméra. S’il ouvre la lettre pour la regarder, il devra nécessairement nous en faire découvrir une partie. Ce qui pose à minima un problème.
Alors Cavalier va tricher. Il rabat la lettre devant lui. Très bien. Mais pourquoi le président le fait il? Cela n’a aucun sens. Son geste n’ a de sens que pour empêcher une personne devant lui de voir la photo. Or il n’y a personne. A part nous, les spectateurs.
Par ce geste, Cavalier détruit son dispositif. Pourquoi ne montre t il pas l’image qui servait d’outil à Lindon pour improviser? Pourquoi n ‘y aurait il pas une image sans intérêt, sans lien, voire aucune?
Cavalier casse son dispositif en cassant la relation de transparence qu’il avait posé au début du film, de montrer deux personnes acceptant de devenir des personnages devant nos yeux.
Nous savons parfaitement que sur la photo il n’y a pas de photo compromettante. Puisqu’il n’y a pas de concurrent. Il y a pas de photos de DSK et de mlle Diallo par exemple. Peut être le réalisateur a t’il mis une photo dérangeante, banale, insoutenable. Ou peut être y a t il une blague de Toto. Ou rien.
Pourquoi ne montre t il pas l’image qui servait d’outil à Lindon pour improviser? Pourquoi n ‘y aurait il pas une image sans intérêt, sans lien, voire aucune. Cavalier cherche à préserver son dispositif d’improvisation. Pas celui de son récit.
Et ce n’est pas ce qui était convenu.
Alors, même si le mot est fort, pour moi Cavalier a été malhonnête sur ce coup là.
Là donc réside la vraie déception du film.
Et malgré tout ce que je viens d’écrire, j’aime Pater. Pour son début. Pour la promesse qu’il annonce et qu’il tient quelques dizaines de minutes. Deux personnes se mettent à une table et se disent : « je vais jouer que je serai président. Toi tu vas jouer mon premier ministre. Ensemble on va faire une réforme que jamais même en rêve on ne tentera dans les prochaines décennies. Et on va voir ce qui se passe » C’est la preuve que le cinéma est comme un jeu d’enfant. Qu’avec du talent, de l’intelligence on peut faire croire ce que l’on veut. Avec presque rien.
Comme disait l’autre « Il suffit de fermer les yeux »
Notes
[1] Petit bémol on sent venir ce moment. Avec la caméra assez large avec donc les contours de la fenêtre déjà au noir. Choix clair d’assumer un contre jour avec la lumière comme unique source de lumière. On le devine. On comprend ce qui va arriver. Mais sans plaisir. Le film avance souvent ainsi. Par complicité ratée
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