Le fond, la forme et le surfond -notion déposée, dommage.Des hommes et des dieux (Xavier Beauvois, 2010)
Je suis bien en peine de parler distinctement du film de Beauvois. Il me manque, je l’avoue, quelques outils analytique pour expliquer, comprendre même intelligemment ce film.
Il ne s’agit pas de philosophie, mais vraiment de cinéma.
Comment apprécier un film dans son ensemble quand l’ensemble du film vous déplait ? Comment ressentir l’idée profonde d’un film, comment continuer à être en état de réception émotionnelle quand la forme, le fond même, scène après scène ne va pas, vous déplait, voire vous indispose ?
C’est une question. Une véritable. Sans aucune ironie.
Voilà un film qui aborde -ou veut aborder- beaucoup de thème important et fort. Qui prend une histoire connue de presque tous les français de plus de 25 ans -et dans notre pays de vieux ca fait beaucoup. Une histoire, donc, avec laquelle chacun a déjà une expérience émotionnelle, politique, philosophique.
Expérience qui explique selon moi le succès du film. Le désir, le plaisir de voir cette histoire racontée, d’être confronté à notre propre perception des événements. Peut être aussi de voir incarner ces moines, entendre le si beau « testament » de frère Christian.
Un film, un sujet en or pour parler de leurs attitudes comme un acte de foi -qui peut être aussi laïque- ou de résignation. D’un acte politique. D’un choix de liberté ou de devoir. D’un devoir qui devient une obligation morale, qui oblige à se conformer à ses idées ou pire à la communauté.
Je crois avoir vu cela dans le film. Je crois car je n’ai rien vu. Aveuglé que je fus par la pauvreté du cinéma de Beauvois. Ce qui n’est pas un scoop.
Un début laborieux
Beauvois n’aborde pas la problématique du film tout de suite. Il choisit classiquement de placer le début du film un peu avant, au moment où la violence de la « guerre civile » algérienne s’approche de Thibirine. Cela lui permet de présenter les moines, leur vie, leurs liens avec le village. etc etc
Je vais être clair. Cette partie qui dure sans doute 10′ est une torture cinématographique. On sait que l’enjeu de l’histoire est fort, que le film va brasser des éléments lourds de l’affect humain. Que bon un peu de maladresse, cela n’est pas bien grave. Mais ce n’est pas une séquence, ce sont toutes les séquences qui sont maladroites. Prenons les plus frappantes.
Frère Christian (Lambert Wilson), le prieur, est l’intellectuel du groupe. Celui qui connait la culture, la langue arabe. le coran bien sûr. Il faut le présenter tel quel.
Ouverture scène : Travelling gros plan sur des livres ouverts. On voit distinctement que ce sont des livres de théologie. On voit le coran aussi.
Plan suivant : On découvre frère Christian à sa table, écrivant. Il écrit quelques lignes -à peine et prend le livre posé devant lui. Il le feuillette, allez 10secondes, le repose et finit sa phrase.
Fin de la séquence.
Est ce sérieux au bout de 5 films, en 2010 de filmer ainsi?
Frère Luc (Michael Lonsdale) discute avec une jeune fille. De l’amour physique et spirituelle. Le dialogue est convenu. Il cherche, de façon très évidente à mettre en avant la sagesse du vieux et la problématique de la société algérienne de l’époque (le père qui veut imposer le mari).
Le plan prend les deux personnages de profil au début de leur discussion. Puis on raccorde sur un plan large de face les englobant. Leur attitude, leur visage, le son ambiant donne l’impression de calme, de ce moment pendant une discussion où l’on arrête de parler, pour apaiser le flot de paroles. Réfléchir à ce qui vient d’être dit. On se dit que c’est une ellipse. Que les deux personnages sont bien ensemble, que la discussion est finie. Que 5 minutes ont passé entre les deux raccords. Mais qu’il reste cette atmosphère de complicité présente dans l’air. Et dans le plan.
Frère Luc tourne la tête et bing raccord sur le plan profil. Il parle. Direct comme ca. Ou plutôt finit sa phrase. Déjà que le raccord mouvement, et ben disons que c’est souvent le raccord du pauvre mais là, ca fait fond de rushes pour pouvoir raccorder tant bien que mal deux prises bonnes. Ou juste correctes.[1]
Je sais ce que vous vous dites. Moi aussi je me le suis dit.
Je continue quand même un peu. Car ce qui choque au début -et pendant tout le film mais nous y reviendrons- c’est que Beauvois ne sait pas comment filmer les villageois.
Lors de la fête religieuse, on a droit à un travelling incessant sur les villageois. On monte, on descend, on s’arrête et on repart. De temps en temps on attrape un moine et là on le suit. La caméra a trouvé un repère, elle le garde. C’est bien. Je pense à leur montée vers la maison du petit garcon dont c’est la fête. Un moine rentre. Comme on l’a perdu on continue à droite jusqu’au rebord du balcon où un groupe d’homme tapent des mains. Et puis encore une fois, on monte, on descend. Bref on improvise en comptant le temps.
Beauvois ne veut pas de la fête, il veut filmer ses personnages rentrer chez l’habitant. Sinon, il filmerait autrement. Beauvois ne sait pas ce qu’il veut réellement. Ou ne veut pas trop l’assumer car ne pas filmer les villageois avec qui les moines sont en lien important est impossible. Et en même temps de cette masse indifférenciée, il ne sait que faire.
Encore une fois, ce ne sont que des éléments qui préparent à celui plus important, central du film. Sur la mort, le choix etc etc. Il ne s’agit donc plus de fond, ni de forme mais de surfond. On sait que le film parle de ci, ce ca. De truc sérieux. De trucs qui interpellent. Genre la mort, du sens de la vie à travers la mort ou autres. Alors tout ce qui précède, tout ce qui constitue la construction de l’histoire, des personnages, de la mise en place cinématographique passent un peu à l’arrière plan car ce ne sont que des détails. Parce qu’un film, parce que ce film en particulier, va parler de choses profondes.
Voilà pourquoi je disais que je manquais d’outil analytique pour aborder pleinement ce film.
J’en suis resté, benêt que je suis, à des problématiques fond-forme. Que la manière de filmer amplifie -je résume hein-le sujet du cinéaste.
En détaillant ces points, j’ai l’impression d’être celui qui regarde le doigt pendant que les autres spectateurs savent eux voir ce qu’il y a de beau. Là où je vois médiocrité.
Quand on parle de fond-forme, la question de l’affaire de morale n’est jamais trop loin. Et problème, au bout de 15′ de film qui commence et qui m’ennuie beaucoup, il y a quelques éléments qui me dérangent quelque peu.
Des plans qui posent problèmes
Frère Luc, médecin, s’occupe d’un dispensaire. Évidemment de nombreux villageois attendent dehors leur tour de consultation. Encore une fois on a droit à des travellings sur les pauvres hères. Mais pas trop pour ne pas faire trop cours des miracles. Dans le cabinet c’est autre chose. Une maman vient avec sa fille. une visite de routine. Et puis un regard gêné -ah ces pauvres-et père Luc comprend. Il va chercher dans son panier à trucmuchemachin et sort des chaussures. Cut sur la maman qui sourit. Plan suivant, la maman et l’enfant sortent du dispensaire. Non sans avoir bien centré le cadre sur ces chaussures.
Je suis désolé, je suis peut être court d’esprit mais enfin, quelqu’un a dit à Beauvois que Tintin au Congo c’était une autre époque? Que l’on présente ces hommes comme impliqués dans une vie locale dure, avec une population pauvre. Très bien. Que l’on voit comment ils peuvent les aider. Mais pitié, peut on éviter le plus misérable des poncifs humain et cinématographique.
Toi pauvre, moi avoir chaussure. Toi y en être content. Avé le plan qui va bien. Pour bien comprendre.
Est cela la finesse nécessaire pour parler de moines assassinés?
Arrive subitement le commando GIA -je crois- qui débarque sur un chantier et qui tue sauvagement, brutalement des ouvriers croates. On devine à quoi sert cette séquence. A bien comprendre la violence de ces hommes. A bien identifier leur chef ? Celui qui fait régner la terreur dans les environs. Celui dont on craindra l’apparition dans le film car on le saura sans pitié, violent etc. L’idée est intéressante. La figure du méchant est toujours efficace. Mais voyant la scène, je me pose quelques questions. A t’on besoin de montrer une telle violence -le sourire kabyle imprègne durablement la rétine. Même si c’est pour évoquer le sort qui attend les moines. Une violence déchainée qui arrive et qui repart brutalement.
On l’impression d’avoir un autre paradoxe de Beauvois qui apparait : raconter une histoire vraie en restant fidèle à la réalité -thèse officielle, séquence de la photo de groupe qui donne LA photo symbole, ressemblance assez proche des acteurs avec les moines- et la volonté de créer des figures de cinéma. Comme le chef du GIA et l’attaque du chantier.
Une vraie attaque de méchant digne d’un bon western. Sauf qu’évidemment, on ne peut pas jouer comme ca avec des personnages inspirés de vraies personnes. Surtout dans un contexte aussi violent et récent.
Surtout qu’il n’y a pas de suspense. Nous savons qu’ils vont être enlevés et tués. Et en même temps, est ce que le sourire kabyle évoque leur future martyre. Pour que nous le gardions en mémoire. Comme un « Memento Mori » sur ces personnages que nous voyons devant nous.
Peut être. Je quitte cette séquence sans savoir quoi en penser. Gêné. Encore maintenant, comme un résumé de ce film.
Puis arrive, la scène scandaleuse de ce début de film qui annihile toute ma patience.
Revenons à la fête religieuse au village. Les moines rentrent dans la maison pour assister à la cérémonie autour du jeune garçon. Début, Gros Plan sur celui-ci qui bon s’ennuie un peu, pendant qu’une voix -que l’on imagine d’un imam- chante des versets, des sourates, je ne sais mais un chant qui s’apparente à une profession de foi. Le chant est sous-titré. On comprend que le fidèle demande à Dieu de lui montrer la voie, d’être indulgent avec lui, de ne pas lui demander trop etc.
Sur ce chant, un travelling nous fait découvrir l’assemblée. Tous des hommes. Parmi la famille, les voisins, les amis, on reconnait certains moines dont Frère Christian qui a l’air pénétré par ces paroles. Le travelling continue et se fixe sur l’imam. La caméra reste quelques instants sur lui puis une phrase de la prière choque littéralement. On croit comprendre que le fidèle demande à Allah son aide pour lutter contre les infidèles[2]. On est donc sous le choc devant une phrase si violente, si peu en adéquation avec le reste. Et là Beauvois coupe son plan. Et raccorde sur un groupe de femme qui parle, semble t’il de choses légères pendant que l’imam continue son chant. Sauf que là, il n’y a plus de sous-titre.
Et là si j’en crois mes petits cours sur la forme comme morale, mes bras m’en tombe. Beauvois à délibérément choisi de mettre en avant cette phrase. Et non de la laisser noyée dans le flot de la prière. L’arrêt du travelling quasiment sur cette phrase, sur son auteur. Le cut juste après et sans sous titre qui signifie que ce qui ne sert à rien puisqu’on a entendu ce qu’il fallait entendre (du genre ah tu avoues)
Je ne connais pas Xavier Beauvois et je ne le soupçonne pas d’islamophobie- pratique qui devient courante dans nos région- mais je trouve que cet acte de cinéaste est au mieux maladroit au pire…je n’ose pas tirer moi même les conclusions.
Alors quand arrive les discussions entre les moines, leur questionnement. Quand nous voyons le frère Christophe(Olivier Rabourdin) douter de sa présence dans le monastère, hésiter à partir, demander à Dieu la force d’accepter son sort, lié à son choix de vie, et bien voyez vous, je suis loin. Ailleurs ayant perdu toute la confiance que l’on peut donner à un cinéaste pour qu’il vous raconte une histoire, qu’il vous emporte.
En guise de conclusion
Je ne vais pas m’appesantir indéfiniment sur les maladresses, les intentions visibles pas fines qui jalonnent le film. Je ne parlerai pas des dialogues entre les moines et les autres personnes -notamment les figures du pouvoir ou de la police- qui n’en sont pas car qui dit dialogue dit volonté d’échanger et non faire valoir.
Je ne m’aventurerai pas en détail sur le cheminement des prêtres vers l’acceptation de leur destin.
Je ne pense rien du film dans son ensemble, dans son projet. Pour moi, pris dans sa déférence envers ces moines, leurs destins, leurs morts horribles, Beauvois a fait un très beaux livres d’histoire de saints. Comme ceux que je lisais chez ma grand-mère, enfant
Alors oui, le testament du frère Christian lu par Lambert Wilson est émouvant. Mais quel texte aussi.
Perso, je trouve au regard de la lourdeur de l’ensemble, que cela fait cher pour quelques larmes.
Il me manque toujours ces outils d’analyse pour comprendre ce film.
Et je l’admets. Je le regarderai une deuxième fois. Dans quelque temps. Peut être que je verrais la Lune cette fois-ci.
Je reste pour ma part avec un autre mystère. J’aimerai savoir pourquoi je préfère Thérèse d’Alain Cavalier, qui m’hypnotise par son parti pris, sa radicalité, son ingéniosité alors que bon la vie de Thérèse de Lisieux m’indiffère, à ce film mal écrit, mal filmé, du niveau d’un téléfilm franchouille de début de soirée alors que la thématique me semblait à priori plus proche, plus résonnante en moi.
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