Le cinéphile tranquille | Ici s'arrête la fiction et commence la vie (en cinémascope). Le loup de Wall-Street (Martin Scorsese, 2013) - Le cinéphile tranquille
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  • loup_wall_street_crayon3
12 mars 2014
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by lecinephiletranquille

Ici s’arrête la fiction et commence la vie (en cinémascope).
Le loup de Wall-Street (Martin Scorsese, 2013)

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Pas de surprise, dans les films de Scorsese le personnage principal souffre beaucoup à la fin de l’histoire. Un truc comme la rédemption. L’expiation des péchés pour pouvoir être sauvé ou juste se regarder dans la glace. Quelque fois c’est la mort et c’est d’un coup radical comme expiation.

Le loup de Wall-street est en ça un film scorsesien. Une caricature même. Les même excès du personnage qui répondent à ceux de personnages de précédents films. Ces excès faisant écho, pour moi, au excès de maniérisme de Scorsese (effet de caméra, cadrages particuliers, montage frénétique).

N’étant pas un fan de Scorsese je ne suis pas la personne ni la plus compétente, ni la plus objective pour parler de ses films. Plus encore des récents qui me donne un effet de déja vu, de lassitude et pour tout dire d’ennui. On connait l’univers du bonhomme, son style.  La démesure de son cinéma en écho aux trajectoires extraordinaires de ses personnages.
Scorsese aime à montrer un univers « immoral » de manière fascinante. Pour que le spectateur soit subjugué, happé par l’ascension du héros afin de le mettre dans une position morale par rapport à l’attrait pour le « mal ».
Mais voilà, dans le loup de Wall-street le cul et le fric ne sont ni beau, ni choquant, et ne donne même pas envie. J’attendais juste le moment où le monde factice de Jordan Belfort allait s’écrouler et voir dans quelle décheance il allait finir.

Et pour tout dire, ces dernières minutes -façon Raging Bull- m’ont grandement plu. Par le côté moral inattendu, par un subtilité de forme -qui pour moi est globalement étrangère au cinéma de Scorsese- qui rend la chose imperceptible -quoique- mais méchamment ironique.

Le film finit pour Jordan Belfort en véritable chemin de croix. Lui le jeune trader, sans foi, ni loi qui a escroqué à tout va, qui a connu l’argent facile (il a quand même fait ses 35h/sem), le luxe, le stupre etc, le voilà condamné pour renflouer ses dettes d’animer des séminaires d’entreprenariat. Séminaires où il doit apprendre à faire de l’argent à des stagiaires cupides -l’argent facile c’est tentant- sans doute paumés mais surtout pas doués pour un sou.
La première ironie de Scorsese qui est plutôt classique est de mettre en écho ces « leçons d’économie pratique » avec une autre au premier tiers du film où le même Belfort cherchait à embaucher ses premiers collaborateurs et à tester leur talent de vendeur. La leçon tournait autour d’un stylo qu’il fallait vendre à Belfort, le convaincre d’acheter absolument cet objet.

L’ironie est que la première fois, les candidats sont plutôt bons -surtout un- alors qu’à la fin du film, ce sont des élèves appliqués, cahiers et stylo en main qui n’ont aucune imagination. On pourrait dire qu’ils sont passifs convaincus par la vidéo promotionnelle vu à la télévision que faire de l’argent était facile et qu’il suffisait d’assister aux conférences de Belfort pour apprendre et ensuite appliquer le « truc ». Et Belfort de s’échiner à trouver un seul stagiaire ayant le bagout minimum pour réussir à lui fourguer un stylo. Bref pour faire ce qu’il a fait lui, de l’argent. On comprend à quel point ces séminaires sont une plaie pour Belfort et on sourit -en compatissant un peu- de voir à quelle médiocrité il est confronté.

Tout ça est classique et efficace. Mais Scorsese rajoute une deuxième touche d’ironie. En faisant précéder ce qui vient d’être décrit d’une pure idée formelle qui rend cette ironie plus mordante.
Cette dernière séquence du film commence par un « film publicitaire ». Il y en a eu de nombreux pendant le film. Des spots de l’entreprise de Belfort. Des images qui vendent une entreprise efficace et respectable. Le contraire de la réalité (ce qui est bien la définition de la publicité)
L’utilisation par Scorsese de ces clips publicitaires lui permet rapidement de nous montrer quelle image Belfort voulait renvoyer au monde, voir aussi comment il construisait -ou voulait construire- sa notabilité.
Ce dernier film publicitaire est un peu différent. C’est celui justement qui a amené tout ces stagiaires devant Belfort.
Tout les films publicitaires sont au format 1.66 (pas 4/3 comme le serait le format image de la télévision de l’époque) et détonne à chaque passage dans le film qui lui est en cinémascope. Or donc, la séquence commence comme un film publicitaire -c’en est un. Le message est simple. On peut faire facilement de l’argent avec le formidable Jordan Belfort qui est si fringant avec son petit jean et sa chemise blanche. Au déroulé de ce clip, on se dit : Ok le gars a touché le fond. De banquier qui parle aux millionnaires, il est réduit à écumer les salles de congrès étasuniennes pour éponger ses dettes. Mais la forme publicitaire nous convainc que malgré tout il a su rebondir et que bon ca va pour lui.
L’animateur présente donc Belfort aux téléspectateurs. Comme produit d’appel pour ces séminaires pour faire de l’argent. Belfort entre sur l’estrade. Et la publicité se transforme en réalité. Nous étions dans une publicité et nous voilà au milieu d’une foule -de stagiaires donc- qui attend que commence le cours. Et encore qu’une ambiguité plane. Nous ne voyons que Belfort. Pas de contrechamps sur le reste de la salle. Et donc nous ne comprenons pas la réalité de la situation, de l’endroit, de l’espace-temps du film. Belfort pourrait nous interpeller, nous les spectateurs, face caméra comme il l’a fait plusieurs fois dans le film.
Belfort, fait quelques pas, stylo à la main, se rapproche de la caméra. Mais c’est alors que le cadre de l’image s’élargit. Passant du 1.66 au format cinémascope du reste du film. Et à mesure que l’image s’élargit apparait en amorce un homme vers lequel se dirige Belfort. Et c’est quand le cadre est de nouveau au plus large, que celui-ci interpelle cet homme au premier rang et lui demande de lui vendre ce stylo. Ce dernier n’y arrivant pas, Belfort passe à son voisin, puis encore à un autre, et ainsi de suite. L’angle s’élargit, nous montrant la salle dans un demi-ensemble avec la masse de stagiaire à qui Belfort tentera de faire vendre le stylo.
L’ironie est mordante et évidente aux spectateurs. La procession sans fin de Belfort devant ses interlocuteurs évoquant suivant son humeur personnelle, soit un chemin de croix, le calvaire de Sisyphe ou une brillante illustration du purgatoire.

Ce que je trouve admirable -et original- et l’inversion des codes de format qui fond passer de la fiction au réel. L’image rêvée de la vie de Belfort est au format TV -pour faire simple. Celui qui évoque l’image du quotidien, celle de la captation du réel -à la télévision mettons. Comme Stratton Oakmont (l’entreprise de Belfort) était florissante, honnête et reposait sur des bases solides dans les films publicitaires, la reconversion professionnelle de Belfort est réussi. Or par ce simple changement de format, la publicité se transforme en réalité du personnage -le film que nous regardons et qui est au format cinémascope. Et cette réalité est pénible, lassante, sans joie et sans fin.
Pour Belfort, la vie est en cinémascope, son fantasme au format TV. Par cet artifice formel, Scorsese détruit l’apparente facilité du « monde véhiculé par la publicité » et renvoie son personnage à sa petitesse et à son calvaire -au sens religieux du terme.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]