Le cinéphile tranquille | It's the cinema, Stupid! Whiplash (Damien Chazelle, 2014) - Le cinéphile tranquille
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  • Whiplash_lecinephiletranquille
1 février 2015
|
by lecinephiletranquille

It’s the cinema, Stupid!
Whiplash (Damien Chazelle, 2014)

 

Discuter avec quelqu’un qui a vu Whiplash est un expérience assez surprenante. Car vous êtes à peu prêt sûr que la discussion va inévitablement -et même très rapidement- se concentrer sur la fin du film. Presque exclusivement même. Celle-ci par son ampleur, par le message qu’elle propose in fine sur l’éducation et l’excellence a visiblement marqué les esprits.

Car la morale de cette histoire a la particularité de mettre longtemps à se dessiner et se joue véritablement dans les dernières minutes du film -le concert. A la surprise même du spectateur. Qui sent bien que cette morale est totalement liée à la chute du film. Si le film se finissait à la fin du premier ou du deuxième acte du concert, et non au troisième acte comme c’est le cas dans le film, la morale elle-même se retrouverait changée. Et c’est selon moi, la faiblesse du film. De sentir que sa finalité narrative -qu’est ce que je raconte du monde à travers mes personnages- se retrouve prisonnière d’une certaine idée du cinéma et de sa dramaturgie.

Et pourtant cela ne me semble pas si simple.
Cette fin -que je n’aime pas- m’a longuement fait réfléchir. Car au delà de l’évidence qu’avec le quasi même scénario un autre réalisateur aurait pu proposer une fin différente, je n’arrive pas à concevoir que cela soit si vrai.
Il me semble que si l’on part du principe que ce film est un film « classique » qui doit se faire dans un cinéma « dramaturgique » il est difficile d’imaginer véritablement une autre fin. Le réalisateur et  son histoire sont un peu les victimes du cinéma lui même, du spectacle qu’il réclame. Et c’est le cinéma lui même qu’il faudrait blâmer pour cette morale détestable.

Mais résumons un peu l’histoire avant de rentrer dans les détails (avec vous vous en doutez moult spoilers).
Andrew jeune passionné de batterie rentre au conservatoire pour devenir musicien professionnel. Il est remarqué par le professeur qui dirige un prestigieux orchestre de jazz de l’école. Si au départ on pense que ce dernier va prendre Andrew sous son aile, on comprend assez vite que ses méthodes pédagogiques sont particulières. Puisque faites d’insultes, de pressions psychologiques et d’humiliations publiques. Bref un enseignement à la dure qui est fait pour broyer les faibles et révéler – à force de travail- le talent de ceux qui y résistent. Selon l’idée que le génie ne s’obtient que dans les larmes, les sacrifices et que la beauté « artistique » ma foi n’a pas de prix.

Sauf que Andrew, très ambitieux et plutôt arrogant, est sensible au charisme -et au prestige- du professeur et se précipite dans ce jeu pervers. D’un jeune homme passionné et naïf, il devient obsédé maladif et se désocialise aussi vite qu’il devient froid et odieux. Sauf que cela ne semble pas suffisant pour trouver grâce aux yeux de son mentor.
Inutile de dire que le spectateur, même tenant d’un pédagogisme rigoureux et spartiate, n’a que très peu de sympathie pour l’odieux professeur.

Andrew continue donc sa descente au enfer au point de mettre sa vie en jeu, en provoquant un impressionnant accident de voiture pour se rendre à un concert. Blessé, incapable de jouer, il est viré du groupe par son professeur et finit par en venir aux mains avec lui. Il est donc fort logiquement renvoyé du conservatoire.
Il a l’occasion de témoigner -anonymement- contre son ancien professeur dans le cadre d’une enquête de harcèlement moral. A son tour, celui-ci est renvoyé de l’établissement scolaire.
Jusqu’à présent le scénario est très clair sur les conséquences sur Andrew de l’enseignement du professeur. Leur relation ambiguë était présenté et filmé avec… ambiguïté. Andrew se décomposait mais on sentait que peut être il progresserait énormément. On pouvait se prendre à espérer -mais pourquoi?- que le professeur l’adouberait. En étant spectateur de cette histoire, nous espérions un happy end « musical » où Andrew serait révélé au public via le professeur. La morale du film serait ambiguë, voire problématique mais on pouvait se prendre d’espoir pour que les efforts et les sacrifices d’Andrew ne soient pas vain. Quitte à regretter plus tard cette fin.

Andrew renvoyé de son école, cette fin s’éloigne irrémédiablement. Mais à partir de là, le réalisateur s’engage sur la pente très glissante de la fin du film. C’est à dire en substance, comment tout cela va t’il bien pouvoir se finir? Au vu de la dramaturgie déployait jusque là -qui va jusqu’à un accident de la route- et du rythme du film -montage très rapide avec une histoire dense mais tenu- une fin « anti-dramatique » semble impossible. Un fondu au noir dans les rues d’une ville -en plan large- où l’on verrait Andrew rentrer chez lui après une journée de travail dans un Starbuck quelconque serait totalement anachronique avec ce que le film a montré jusque là.
Je crois aussi que la nature même du personnage d’Andrew, forcement passionné par la batterie qui voulait devenir pro depuis enfant -oui, nous avons droit au vidéo du petit Andrew 6 ans jouant déjà de cet instrument, est un facteur important. L’histoire est dans un contexte d’étudiant, de jeunesse plein de possible et d’espoir, de rêve même. Une fin « anti-dramatique » bien que possible est presque une injustice face à ce qu’à vécu ce garçon. Ce serait l’histoire d’une résignation alors. Pour un personnage quadra cela passe, mais pas pour un jeune homme de 20 ans.

S’amorce donc la fin du film.
Andrew retrouve son ancien professeur dans un un club de jazz où se dernier se produit. S’ensuit une discussion apaisée entre les deux où la hache de guerre semble enterrée -même si le professeur ne sait pas que Andrew l’a dénoncé. La deuxième possibilité de fin « anti-dramatique » est ouverte façon « nous avons eu nos différends. Peut être suis je un gros con mais je crois à ma méthode même si il est vrai que peut être cela n’a servi à rien ». Les personnages pourraient se quitter et Andrew, apaisé, de rentrer chez lui -de dos en plan large avec un fondu au noir- dans les rues qui bruissent de mélodie jazz.

Fin amorcée, aussitôt fermée car le professeur qui doit diriger un orchestre pour un festival de l’été propose à Andrew d’être batteur dans l’ensemble. On comprend donc bien vers quel fin on peut se diriger. Une relation apaisé mais avec en sus une possible consécration publique. C’est quand même plus sexy que ce vers quoi nous nous dirigions.

Sauf que… cela ne va pas si simple. Évidemment!
Jour du concert. Arrivé sur la scène, Andrew découvre qu’il ne connait pas un des morceaux de la playlist. C’est piège tendu par le professeur qui avait compris que son licenciement était du à Andrew.Le morceau commence et celui improvise comme il peut. C’est à dire mal. Le morceau fini, il s’enfuit de la scène en larme.
Fin de l’acte 1 du concert.
Est ce que le fil aurait pu s’arrêter là? Peut être. Mais s’arrêter sur une leçon aussi cruelle pour le personnage principal est quand même un peu rude à faire passer aux spectateurs. Il faudrait repartir sur une autre quart d’heure de film et trouver une fin aussi « extraordinaire » que cette séquence. En règle générale, c’est à dire pour tenir le récit et monter la sauce émotionnelle du film, la fin est un moment calme précédé du dernier climax du film (le célèbre « résolution de l’intrigue, des conflits, de la quête etc » )
Bref au vu de cette séquence on doit repartir pour un dernier tour de montagne russe pour finir le film.
Et c’est Andrew qui le créé en se redirigeant sur scène et commençant seul le morceau suivant de la playlist -qu’il maitrise puisque quand même il s’est fait saigner grave les mains dessus. Une façon de répondre au doux « fuck you » de son tendre prof au morceau précédent et de peut être à son tour lui faire vivre une petite déconvenue publique.
C’est ce que j’appelle l’acte 2. Et nous pourrions  finir ici le film. 1 partout, la balle au centre. Je suis humilié, je ne ferais jamais carrière mais au moins je fais un dernier morceau que je kiffe. Je vais grave en profiter.

Sauf que s’amorce l’acte 3, Andrew ne finit pas le morceau et continue sur un solo et miracle que nous attendions plus, le professeur a une illumination et comprend, entend -je ne sais pas- que son élève est vraiment fait du même bois que les grands jazzmen. Les deux hommes vont à l’unisson diriger ce solo afin de conclure de tacon pétaradante le morceau. Et le film se finir par un jeu de regard entre les deux hommes où le professeur adoube son élève, qui en est heureux.
La morale de l’histoire vous la comprenez sans mal. Et je la trouve franchement dérangeante. Et comme écrit un peu plus haut, j’ai le sentiment qu’elle s’est imposé au réalisateur non pas pour le fond mais par la forme. Emporté dans un film rythmiquement haletant, aux « rebondissements » émotionnellement fort, Damien Chazelle ne peut pas terminer son film sur autre chose qu’une mécanique de montée -l’excitation, le rythme, l’histoire doivent s’accélérer. Et cette fin est donc « parfaite » de ce point de vue.
Cette dernière partie du film -le concert- est ce que l’on appelle vulgairement un morceau de bravoure et restera dans les annales. Au détriment de la morale, du fond, dont je peine à croire que le réalisateur puisse la cautionner. Que les deux personnages puissent se « réconcilier » à la fin de cette histoire, après tout c’est leur affaire entre eux. Mais le fin valide néanmoins grandement la théorie du professeur. Dans sa méthode (violence, insulte, humiliation) et ses conséquences (élèves brimés, désocialisés, dépressifs etc). Et d’un coup cela nous regarde en tant que spectateur.

Est ce qu’avec une autre fin, par une autre façon de la filmer nous aurions pu avoir une autre morale avec autant de panache, de spectacle? Peut être. Sans doute, même. Mais contrairement à des films où la morale, ou les idées peuvent me gêner et que je sens, je devine ce qui à un moment ou un autre à « déraper ». Bien sur, le film en entier peut être  gênant -il est rare que le médiocre ne s’étale que sur un séquence. Mais dans ce cas ci, je suis troublé car seule cette fin de Whiplash me dérange et j’ai du mal à jeter le bébé avec l’eau du bain.

Damien Chazelle a fait un vrai film de cinéma avec une fin grandiose. Un vrai spectacle. Alors, oui, personne ne l’obligeait à le faire mais je n’arrive pas à le blâmer pour la morale détestable qu’il me propose, j’en reviens à détester le spectacle cinématographique pour l’avoir provoquer.
Alors oui, si cette fin ne me plait pas, je veux bien faire des reproches à Chazelle mais je n’oublie pas que c’est un petit peu aussi la faute du medium.

That’s cinema, stupid?

 

 

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