Un silence assourdissant.
2001, l’odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968)
Je suis de la génération VHS. Ça vous définit une certaine cinéphilie. En tout cas, une certaine pratique et découverte du cinéma.
Jusqu’à 17 ans je ne pourrai pas dire que je l’étais, cinéphile. J’étais cinéphage. Je pouvais passer des journées entières devant des films, qui étaient souvent les mêmes. J’étais curieux puisque je pouvais regarder des films de tout les genres et de tout les horizons possibles. A postériori cette affirmation est bien évidemment à tempérer. Je connaissais que les films s’inscrivant plus ou moins dans une catégorie « grand public ». Mais tout ce qui pouvait passer comme différent, exotique était potentiellement intéressant, et donc méritait le coup d’œil.
Je me souviens qu’en 5eme, le mardi, nous avions un battement important entre midi et deux. Il m’arrivait de rentrer chez moi, d’enclencher le magnéto et de manger devant un film entier. Je me souviens très bien de Predator, vu ainsi. Et ce n’était pas même pas pour le découvrir. Nous avions du discuter à la récré d’un point de scénario, de dialogue ou d’une interprétation possible du film. Un désaccord avait du surgir. Et pour le régler, il avait fallu répondre vite et fermement. En le regardant à midi. Tout cela était très normal. Petit détail, je crois me souvenir que Predator était passé sur FR3. Un tel film sur F3 c’est surréaliste quand on y pense.
Le cinéma était donc très important pour moi. Comme la littérature et comme les jeux vidéos au tournant de l’adolescence. Mais ce n’était qu’une pratique culturelle. Je sais que le « que » est en trop. Je ne veux pas minorer l’apport que tout ces films vus adolescents et préadolescents ont joué dans mon imaginaire et ma représentation du monde. Ce serait mesquin et faux. A l’époque j’étais une éponge et je n’en avais pas conscience. Je regardais les films qui étaient disponible. Je faisais sans doute un tri mais pas très finement. Avais je un genre qui m’attirait ? non, pas vraiment. Bien sur les films d’actions, de guerre -ça va avec en règle générale- avaient ma préférence mais je pouvais regarder Ben Hur et le lendemain la Grande Vadrouille. Je ne suivais pas vraiment l’actualité cinématographique et j’allais peut être une ou deux fois par an au cinéma.
Pour résumer j’étais passif. J’avais du plaisir à regarder des films et c’est tout.
Et puis je suis tombé sur 2001, l’odyssée de l’espace à la médiathèque de ma ville. Pourquoi ce film? A ce moment? Je ne sais pas. Je ne connaissais pas Kubrick. Je n’avais vu aucun de ses films. Et de de toute façon, à part Spielberg, Lucas, Hitchcock -multi diffusé à l’époque- et peut être Zemeckis et Gerard Oury (oui je regardais beaucoup le Corniaud aussi) je pense que je ne connaissais pas le nom de réalisateur. Peut être la jaquette avec l’affiche (mais laquelle?) m’avait interpelé. Peut être que le résumé m’avait intrigué. Les photos aux verso de la jaquette m’ont elles semblé intéressantes (un plan du Monolithe peut être)? Ou alors peut être avais je entendu des copains parlé de ce film et j’avais l’occasion de le voir moi aussi.
Je me souviens par contre, comme si c’était hier, de ma première vision de film. Il est pas exagéré de dire que je n’avais jamais vu un film comme celui-ci avant. Son rythme et la fixité de son image m’avait choqué. Je me souviens très bien avoir eu un doute sur le contenu du film pendant toute la séquence préhistorique. D’ailleurs je n’y avais rien compris.
Et puis il y a eu le raccord Os/Vaisseau. La ronde des vaisseaux sur la mélodie de Strauss. Et puis le stylo qui voltige dans la navette. Et puis le Monolithe. Et puis le gros plan sur l’oeil rouge de HAL. Et puis le footing dans la grande roue du vaisseau spatiale. Ce fameux plan à 360° où d’instinct on se demande comment tout cela est physiquement possible.
Il y avait encore la question de la gravité et de la réalité du voyage dans l’espace. Ce « réalisme » que je n’avais jamais encore vu dans un film sur l’Espace. Il y avait le bruit de la respiration des spationautes quand ils sont en intervention dans l’Espace. Ce bruit de respiration… Juste ce son. Rien que ce son. Il était réaliste sans l’être. C’était un son profond, celui que l’on entend si on écoute sa propre respiration. Et non celui auquel le cinéma m’avait habitué. Ce n’était pas un son de respiration des codes du cinéma, pour « faire » respiration, pour « habiller », « meubler », c’était « le son » de la respiration.
Plus le film avançait et plus j’étais fasciné. Hypnotisé par les images tout en étant dans le même temps conscient de ce qu’elle produisait sur moi -et pourquoi. Je n’avais jamais ressenti cela devant un film, jamais. J’étais à une place inédite. Celui d’un spectateur conscient.
Et arriva le moment qui m’a fait bousculer définitivement.
Bowman veut entrer dans le vaisseau avec le corps de Poole que HAL a tué via une capsule spatiale. Comme ce dernier lui refuse l’accès au vaisseau, Bowman doit rentrer par un accès de secours. Sans casque, au péril de sa vie. Pour cela il doit se se servir du système d’éjection de sa capsule pour se propulser dans le vaisseau. Or après une sirène d’alerte très stridente celui-ci est expulsé dans le sas d’entrée dans le plus grand silence. Celui du vide spatiale.
Il faut 16 secondes à Bowman pour rétablir la pressurisation du sas et que le son -de l’air- se fasse entendre.
Je crois que j’ai du mettre le film en pause juste après. J’ai peut être même regardé la séquence une deuxième fois. Comme pour être sur. J’étais sonné.
J’avais vécu 16 secondes d’intelligence pure. 16 secondes ou la réalité physique du monde était respecté (Dans l’espace il n’y a pas de son) dans un moment de grande tension dramatique où émotionnellement la (ré)apparition du son correspondait à la survie du spationaute Bowman. Un homme, le réalisateur, avait fi des conventions et des appréhensions des spectateurs -du silence absolu dans un film, impossible!
Dans l’espace pas de son, c’est ainsi, faisons quelque chose de grand de cela.
Cette hallucination, cette incrédulité devant ce choix fut une source d’émotion jamais ressenti jusqu’alors.
J’ai parlé un peu plus haut d’intelligence pure, c’est je crois le mot le plus précis pour décrire mon sentiment. Car ces images avaient touché la partie la plus sensible mais aussi la plus intellectuelle de mon être. Ce fut une émotion intellectualisée ou une intelligence émotionnalisée -au choix- qui s’était déclenchée aux première millisecondes de silence de cette séquence et qui avait duré les 16 secondes suivantes, pour ne plus jamais s’éteindre. Voilà j’étais activé. Prêt à ressentir de nouveau ce sentiment exaltant, envoutant, grisant.
J’avais changé mais c’est comme si tout les films -et même le monde- avaient changé. A partir de ce moment, je ne pourrai plus regarder des images comme avant. Je pensais même que j’avais le pouvoir de les comprendre, ou du moins essayer, qu’une clef, une grille de lecture m’avait été donné. Oui les films étaient différents.
Ce que j’avais ressenti, je pouvais le ressentir de nouveau. Je devais le ressentir de nouveau. Cette position intellectuelle et émotionnelle où m’avait placé cette séquence me permettait de découvrir la réalité derrière les images. En un instant j’ai compris qu’il y avait un cadre, un hors champs, du son, une composition dans l’image. Que ces images étaient assemblées les unes après les autres, qu’elles avaient une certaine durée. A cet instant vous comprenez que vous ne regardez plus jamais les images comme avant. Vous avez vécu une « illumination »
Et dire que le film n’était pas encore fini. Vous pouvez donc aisément imaginer mon état devant les deux dernières scènes du film: Celle du voyage dans l’Espace et surtout celle dans le Temps, avec les successions de raccords regards de Bowman vieillissant à chaque raccord. Qu’est ce que j’ai aimé cette scène. Parce qu’elle me semblait si évidente, parce qu’elle la fut la première scène d’un film que j’ai décortiqué, analysé, plan par plan. Parce que j’étais sur de l’avoir comprise. De ses enjeux jusqu’à sa fabrication.
Si à partir de 2001, mon regard s’est affiné, mon goût aussi a changé. Il s’est développé. J’ai cherché à ressentir les même émotions que face à 2001 comme probablement un drogué doit chercher sa dose. J’ai pris toute les directions, tout les pays possible, toutes les époques. Mon critère de recherche avait changé. J’étais devenu cinéphile mais en restant tout autant cinéphage.
J’ai bien sur découvert l’ensemble des films de Kubrick. J’ai lu un paquet de livres sur lui et découvert les réalisateurs et les films qui l’avait influencé. Je ne me posais pas de question. Si l’Aurore de Murnau était un film référence pour lui, alors je cherchais à le voir. Je connaissais pas Murnau, à peine le muet (c’est à dire personne à part Chaplin), encore moins le cinéma allemand de l’entre guerre, cela ne faisait rien. Je découvrais comme un fidèle vénère une idole. Je me suis mis à lire des livres d’Histoire du Cinéma, qui me renvoyaient vers les classiques, les innombrables classiques. J’avais ainsi constitué ma liste de films à voir.
Ais je vraiment bien regardé ces films? Les ais-je vraiment aimé? Je ne suis pas sûr. Mais ils m’ont dirigé vers tant d’autres découvertes. Ils m’ont fait découvrir tant de cinémas différents que mes affinités cinématographiques se sont construites, film après film.
Dans la foulé, je me suis mis à la photographie. J’ai appris les bases de l’Argentique, j’ai mis en pratique mes connaissances de l’Optique. J’ai expérimenté, raté beaucoup, réussi peu mais j’ai développé mon gout. Je me suis coltiné la technique pour comprendre la fabrication des films -l’affaire de l’objectif de la NASA à 0,7 pour Barry Lyndon ou de la fabrication de la grande roue de 2001.
Et puis, j’ai eu besoin de me nourrir de ce qui était à la périphérie des films. La musique, la peinture notamment. Et chaque nouvelle découverte culturelle renvoyait vers une autre comme un effet boule de neige exponentiel.
Cinéphile, je l’étais devenu mais il ne m’a pas fallu très longtemps pour recevoir une très importante leçon. Par un copain. En cours de Math, premier rang, deuxième rangée en partant de la fenêtre.
Moi : « Eh dis donc j’ai enfin regardé 2001. c’est incroyable! »
Lui: « Ah oui! C’est vrai que c’est pas mal »
La grande leçon des « goûts et des couleurs! »
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