Le cinéphile tranquille | Le regardant, le regardé - Le cinéphile tranquille
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10 mars 2010
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by lecinephiletranquille

Le regardant, le regardé

 

Les nombreux occidentaux qui se sont déjà rendu en Thaïlande savent que le roi Bhumibol Adulyadej est l’objet d’une admiration, d’une dévotion incroyable par la population. Je ne vais pas ici m’attarder dessus. Les nombreux occidentaux qui se sont déjà rendu en Thaïlande savent que le roi Bhumibol Adulyadej est un homme aux multiples talents. Qu’il est musicien, photographe, inventeur, peintre, polyglotte, humaniste aussi. Qu’il est riche à milliard aussi. Mais ca les paysans thaïs n’insistent pas dessus.

Pour qui a eu la curiosité de se rendre au musée royal des photographies du roi, le spectacle est assez incroyable. D’abord un panneau vous explique tout le bien qu’il faut penser du roi, de ses photos et des inventions formidables que celui-ci a mis au point dans le secteur (un truc comme des filtres. Et oui les filtres c’est Bhumibol Adulyadej) Se rendre dans un tel musée vous donne une idée de ce qu’est de vivre dans un pays autoritaire où la machine propagandiste marche à fond. Un peu comme les milles livres de Kim Il Sung ou le Ruhnama (Livre de l’Âme) de Saparmyrat Nyýazow au Turkménistan
Vous êtes occidental, un peu moqueur par rapport à cette propagande qui fait moins de mort qu’en Corée du Nord et vous décidez, non sans avoir témoigné votre respect au gardien du lieu, de rentrer dans le bâtiment où sont exposés les plus belles œuvres du roi.

Vous serez sans doute seul. Les thais ont autre choses à faire que de voir ces chef d’œuvres et allez savoir pourquoi les occidentaux y sont peu sensibles. Pauvre, pauvre Bhumibol Adulyadej.
Je ne vais pas entretenir le suspense plus longtemps, j’avoue que je suis resté insensible au talent du roi.
Les photos sont sympathiques. Comme celles de mes parents.

Mais parmi toutes ces photos oubliables -et déjà oubliées- deux photos ont attirés mon attention.

La première est celle de travaux le long d’un canal (ah oui le roi Bhumibol Adulyadej est grand spécialiste de l’irrigation). La cadre est plutôt large. Des ouvriers s’affairent autour d’une grue, qui sert à creuser (faudrait que je demande à mon fils pour les détails techniques). L’un d’eux est un peu en retrait. La clope au mec, les mains dans les poches. Il regarde devant lui, c’est à dire face à l’objectif, c’est à dire face au roi.
Et par le jeu de cette configuration l’enjeu de la photo s’en trouve radicalement changé.
Un groupe d’ouvrier travaille. Ils sont sûrement seuls. Quelques contremaîtres doivent être dans les parages. Peut être un ou deux architectes. Mais bon sinon il n’y a personne sauf un couillon de photographe qui passe par là et qui les photographie.
Là le couillon c’est le roi. Que l’on voit mal déambuler tout seul. Donc les gars ils bossent devant -mettons- une dizaine de gars en rang d’oignon autour d’un type qui photographie. Et c’est le roi. Le chef de l’état, la plus grande autorité morale du pays -et accessoirement un gars qui a déposé un brevet pour faire la pluie.
Ainsi nous avons face à face, un humble ouvrier et le roi. Mais Hors champs. Par le jeu de l’objectif que l’on sait être celui du roi.

Dans la deuxième photo, cette logique atteint un paroxysme. Nous sommes face à un groupe d’individu. Toute l’image est remplie. On a à l’évidence une dizaine de personnes visibles. Avec la barrière qui les bloque on devine que nous sommes face à des manifestants. Qui sont donc possiblement des milliers. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. On voit à foison des drapeaux thaïlandais, des drapeaux royaux.[1] Au centre, une jeune fille-je crois- prend une photo. Dans notre direction.
Qui est celle du roi. Forcement.
Et là j’avoue, l’intérêt de cette photo est incroyable. Je n’avais vu une telle photo. Quelqu’un d’acclamé, photographiant ceux qui sont venu l’acclamer. C’est à dire l’objet renversant les rôles. Dans la photo, c’est le public, le peuple thaïlandais l’objet. Ils acclament quelqu’un. Et juste parce que nous savons qui est l’auteur de la photo, nous pouvons dire que les regards sont dirigé non pas un peu à droite ou à gauche de l’objectif -là où se trouve le sujet de leur venu-mais au centre. La puissance de la présence hors-champs du roi est incomparable.
J’ai cru entendre que Mike Jagger avait fait des photos du publics lors de concerts dans les années 60. Je ne les ais jamais vu. Et je doute, à cet instant, qu’elles puissent avoir cette force.

Ce roi aurait pu être un grand photographe documentariste. Il aurait pu faire photo de centaines et de centaines thaïlandais. Ces portraits auraient eu une gueule incroyable. C’est un peu tard maintenant[2].
Il aurait pu inventer l’autofiction photographique. C’est ca, Bhumibol Adulyadej aurait du apprendre à Christine Angot la photographie. Quelle vocation ratée.
Dommage!

 

Notes

 

[1] jaunes normalement. La photo est en noir et blanc. Mais comme le drapeau est uniformément jaune claire, le rendu N&B donne un teinte claire identifiable.

 

[2] Âgé de 83 ans le roi est hospitalisé depuis septembre 2009

 

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