Le mythe de la caverne…sous-marine Le monde de Nemo (Andrew Stanton, Lee Unkrich, 2003)
Un grand film
Avant la naissance de mon ainé, j’avais vu avec grand plaisir le monde de Nemo, une seul fois, au cinéma.
Depuis, je dois approcher facilement la trentaine. Si je ne peux pas dire que je suis à chaque fois « ravi » de le revoir, je le regarde néanmoins sans déplaisir. Je suis toujours autant étonné -et surtout admiratif- par la « perfection » de ce film. La double odyssée (du père et du fils) très forte émotionnellement, le rythme de l’histoire, aidé en ça par les deux récits, le mélange d’humour -accessible même pour un enfant de 4~5 ans- et de suspense. Sans oublier que pour un film du début des années 2000, le film tient encore merveilleusement bien la route techniquement.
Pour moi, le monde Nemo est un véritable chef d’œuvre. Car en plus de tout cela, la double entrée du film, que l’on soit adulte -et du point de vue du père- ou enfant -et donc du point de vue de Nemo en fait une histoire incroyablement riche et complexe.
La plus originale étant la lecture pour les parents, qui voient dans cette histoire une véritable fable éducative sur la peur pour sa progéniture et la nécessité de la taire pour laisser à l’enfant la capacité de s’approprier le monde et ses dangers. De lâcher prise tout simplement.
Ce qui rend ce film si riche, c’est que cette histoire permette en plus à l’adulte comme à l’enfant de se mettre à la place de l’autre.
L’enfant peut comprendre les peurs de l’adulte en voyant la réalité de l’océan. A quel point il est vaste et dangereux -les requins, les méduses. Et l’adulte comprenant que son enfant peut se débrouiller sans lui. Qu’il fera des rencontres, qui lui permettront d’avancer et de se créer son propre rapport au monde (la vie et l’évasion de l’aquarium)
Les retrouvailles du père et du fils étant révélatrice de ce point de vue. Puisqu’elles ont lieu à mi-chemin. Chacun ayant parcouru un bout chemin vers l’autre.
A force de voir et de revoir ce film, un épisode a fini par éveiller ma curiosité, mais avec une autre grille de lecture. Politique celle là. Qui est donc à mille lieux de l’amour filiale.
Une lecture philosophique
Nous sommes quasiment à la fin du film. Marin -le papa de Nemo- vient de traverser l’océan pour retrouver son fils. Mais celui-ci s’est échappé de l’aquarium où il était enfermé. Marin repart de nouveau à la recherche de son fils dans l’immensité de l’océan. Après quelques rebondissements, le père et le fils se retrouvent finalement. Mais les effusions de joies sont malheureusement interrompues par un banc de morue qui fuit le filet de pêche d’un chalutier. Dori -la compagne d’aventure de Marin- se retrouve prisonnière du filet, comme des centaines de morues.
Et le filet commence à remonter à la surface emportant vers une mort inexorable tout ces malheureux poissons. Les cris, les mouvements désordonnés témoignent de la panique qui a gagné les infortunés. L’issue ne fait pas de doute.
Sauf que Nemo a une idée. Il encourage les poissons prisonniers à nager tous ensemble vers le fond. Le mot se répand parmi les poissons. Bientôt ceux-ci arrivent à synchroniser leurs mouvements en criant « Droit devant » comme un seul homme.
Et ce qui ne pouvait pas arriver, arrive. Les poissons entraînent le filet vers le fond et le câble qui le retient ne peut pas résister plus longtemps à la force des poissons. Il fini par se casser et libérer ainsi toutes les morues.
Une fois décrit cet épisode, la lecture et l’analogie à nous pauvre humain, peuple, etc est presque de la périphrase.
Nous sommes tous prisonnier d’un filet -pour l’instant ne cherchons pas déterminer la nature de ce filet- et nous essayons de nous en sortir par des mouvements désordonnés et solitaires. Quelque fois, la panique nous submerge et nous pousse encore et encore à faire des gestes inutiles et fatigants. Et plus nous paniquons et plus nos gestes se font automatiques et nous empêchent de prendre du recul. Ce qui est dommage, car nous pourrions en regardant autour de nous, constater que nous avons des voisins de « misère ».
Or à plusieurs si nous avançons dans la même direction, non seulement nous pouvons lutter -contre un filet qui nous emporte hors de l’eau, où à coups sur nous mourrons- mais vaincre et nous libérer puisque le filet s’écroule et libère TOUT les poissons.
Car enfin, le chalutier a de la force et des outils pour résister aux premières velléités de résistance des poissons (poids du bateau, puissance des câbles). Malgré cette opposition de force, la force finit par venir du groupe et les morues s’avèrent plus forte que le chalutier.
Là où cette scène est très philosophique, c’est que jamais des poissons ne feront cela. Jamais ils n’auront l’idée de nager ensemble contre leur mouvement naturel de fuite. Il en est de même pour nous, humain.
Il s’agit d’un conditionnel. Nous sommes prisonniers et nous ne pourrons jamais nous libérer à moins de nous unir. Nemo est comme celui qui a pu se libérer de la grotte et qui a compris la réalité des images que nous voyons. Alors Nemo est il un philosophe, un intellectuel que nous ignorons, que nous ne voulons pas écouter? Pris que nous sommes tous dans la panique (à différend niveau selon la vie que nous menons)
La force philosophique -et je pèse mes mots- de cette séquence est que si on accepte cette analogie, se pose aussitôt la question de notre impossibilité à faire ces mouvements collectif qui nous libéreraient. Dans le film, le mouvement vers les profondeurs des morues empoissonnées est presque ironique. Il faut aller contre l’idée naturelle et ne pas avoir peur d’aller vers le fond.
Voire politique…
Après on peut continuer l’analogie et la lecture philosophique se transforme en lecture politique. Car si ce filet est jeté dans l’océan c’est que quelqu’un l’a décidé.
Dans toute cette séquence, la pêche est à peine humanisé. A part un plan avec leurs regards décontenancés quand le câble se brise, nous ne voyons jamais les pêcheurs. La pêche est réduite à un acte mécanique (câble qui s’enroule, perche qui contrôle l’orientation du filet, bateau qui avance). Les poissons (donc les Hommes) sont dans un filet et c’est le mécanisme de l’existence qui l’explique.
Or j’ai une interprétation sur cette quasi absence de pêcheur.
Premièrement j’écarte -en partie- l’hypothèse technique. Même si à l’époque les CGIs ne rendaient pas de façon convainquante les figures humaines, nous voyons de nombreuses séquences avec des humains intégralement modélisés. Le dentiste notamment. Après nous ne pouvons pas exclure que ces séquences avec ce dernier ont été sans doute assez compliquées techniquement -et donc coûteuse- pour être limitées. La séquence est efficace comme ça, les auteurs ont réussi à se passer de nouvelles modélisations.
Deuxièmement, j’écarte (mais pas totalement quand même) l’hypothèse du paradoxe de l’animal anthropomorphisé.
Dans ce récit, les animaux sont les personnages principaux, sur lesquels nous projetons des affects et des personnalités -bref nous les anthropomorphisons. Il se pose nécessairement le problème de notre rapport à l’Homme comme espèce prédatrice. Dans le cas où un humanoïde doit interagir avec ces personnages dans l’histoire.
Pour résumer, nous serions tenté de voir dans chaque chasseur l’assassin de la mère de Bambi et non pas d’une biche. Pourtant, la mère de Bambi est les deux à la fois.
Les rares humains dans le films sont bien peu respectueux des animaux (le dentiste collectionneur est moins horrible que sa nièce véritable tortionnaire) mais ne sont pas autre chose qu’eux même. Un pécheur est l’agent humain qui permet de tuer des poissons pour nourrir d’autres humains. On aborde là « la mort » et son pourquoi. Les enfants ne sont certes pas dupes mais un petit peu quand même. Les producteurs ne voudraient sans doute pas leur donner des billes pour détester leurs congénères -et parents- pour avoir voulu tuer des animaux innocents -les dorades mais surtout Dori.
Tout cela est possible mais j’émets une autre hypothèse.
En montrant plus que nécessaire des humains, nous aurions eu clairement la représentation d’une lutte. Certes nous n’avons pas de doute sur cette réalité. Mais je ne parle pas de la réalité première de l’histoire (des pécheurs et des poissons) mais d’une lecture politique de ce filet de pêche. Les Hommes sont mis dans un filet qui les emprisonnent par des gens, des groupes qui y trouvent leur intérêt.
Attention je ne parle pas de synarchie, je parle de système politique.
Qu’est ce qu’une organisation politique et sociale sinon un filet qui nous contraint et nous empêche de vivre libre dans un premier temps (le filet). Et qui surtout sert à nourrir des intérêts contradictoires dans cette société. Il se trouve que certains -et ils sont nombreux-sont exploités par d’autres (les poissons servent à nourrir les pécheurs)
Voilà, cette séquence de Nemo est presque complètement marxiste.
Pour finir, une dernière lecture de la séquence. Une lecture optimiste.
Quand le groupe de dorades se libère, chacune d’entre elles repart dans l’océan, mais détentrice de l’outil -ou arme- pour se libérer la prochaine fois qu’elle sera piégée dans un filet. J’ai comme la petite idée que la nouvelle de cette évasion va vite faire le tour des océans et que plus jamais les pécheurs ne prendront de poissons dans des filets.
Oui, Nemo est un révolutionnaire.
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Merci ! Je vois cette scène comme vous quand je constate la « servitude volontaire »